La Tour Verte

Imperceptiblement, le sommeil s’était emparé de moi. Pelotonnée sur un coin du lit, Cléo, la petite chatte noire angora, avait elle aussi sombré, après une dernière toilette.

Tous deux nous voguions désormais, chacun de notre côté, à travers cet espace sans formes ni couleurs qui précède les « portes de corne et d’ambre » du rêve. Le silence avait envahi la vieille maison familiale normande dans laquelle nous nous trouvions.

Tout a commencé dans le regard vert et or de Cléo. Elle avait repris conscience – dans le sommeil – avant moi, et tentait, en me fixant, de capter mon attention encore flottante. Dans le rêve que nous allions partager, il faisait nuit ; une de ces nuits d’été où la clarté laiteuse de la pleine lune donne aux paysages campagnards l’aspect fantomatique d’un film expressionniste allemand ; les ombres des vieux tilleuls, tordues et menaçantes, d’un noir d’encre, tranchant sur la blancheur de chaux des pelouses et des champs.

Paisiblement assise, drapée dans le panache de sa queue, Cléo se tenait à l’amorce du sentier qui mène du jardin au petit bois qui clôt la propriété. Ces quelques bosquets d’arbres marquent l’ancienne limite du village et, à certains endroits, on aperçoit les vestiges de plusieurs maisons, retournées au néant depuis bien des années : silex, amorces de murs de bauge – le torchis local – masquées et enserrées par le lierre, les orties et les ronces.

C’est vers ce domaine resté à demi sauvage, et que les chats apprécient particulièrement, que Cléo me conduisit cette nuit-là, d’un pas tranquille. Tel un somnambule, je suivais, dans mon rêve, la chatte qui se retournait de temps à autre pour s’assurer de ma présence.

Parvenue dans le bois, Cléo s’enfonça au milieu des broussailles, m’attirant vers la partie la plus reculée de cet espace qui avait été autrefois habité. Elle s’arrêta enfin, puis me fit signe de m’approcher et de regarder devant moi, plus loin encore, au cœur d’un bosquet de pruniers sauvages envahis par le lierre.

Au plus profond de ce chaos végétal, s’élevait une construction que je n’y avais jamais vue. C’était une tour, en maçonnerie, dont le sommet circulaire était recouvert de tuiles vertes vernissées. De cette curieuse bâtisse, se dressant sans raison dans la solitude des bois, montait une lueur verte qui semblait émaner de la tour elle-même.

Fasciné par le spectacle de la tour verte, seule forme colorée sous l’éclairage lunaire, je m’avançai, en proie à la plus vive curiosité. Ce que je découvris en pénétrant dans la tour devait rester gravé dans ma mémoire, au réveil. L’intérieur de la construction – fort ancienne – baignait dans une lumière verte qui me permit de distinguer, disposées les unes auprès des autres, sur les murs, des centaines d’alvéoles de terre séchée, comme on en voit dans les vieux pigeonniers de la région. Ce n’étaient pas des oiseaux qui logeaient dans la tour, mais des chats. Une multitude de chats couchés, les yeux fermés, en train de sommeiller, un sourire ineffable aux lèvres.

Une seule respiration semblait monter de ces centaines de petits corps endormis, un souffle régulier qui – si l’on peut dire – prenait en s’exhalant cette coloration verte qui donnait à la scène cet aspect si particulier. La vision de ces chats rassemblés dans la même méditation rêveuse était d’une beauté indicible. À mon réveil, elle demeurait si fortement ancrée dans ma mémoire que je voulus aussitôt retourner au fond du bois ; éveillé, cette fois.

Cléo s’était réveillée bien avant moi, avec le soleil, et elle était déjà sortie dans le jardin. Je refis le chemin de la nuit passée, jusqu’à l’amoncellement de pierres et de ronces. Une nouvelle surprise m’attendait. À l’endroit précis où, dans le rêve, s’élevait la tour verte, je distinguai l’amorce d’un escalier, sous une voûte de pierres éboulées, vestiges oubliées d’une ancienne demeure. Sur une des marches émergeant du sol, Cléo était assise et semblait m’attendre.

La petite chatte noire me fixait gravement. La lueur pénétrante de ses yeux dorés, virant sur le vert, me rappelait l’étrange coloration qu’avait pris, quelques heures plus tôt, ce lieu abandonné. J’eus alors le sentiment très net d’avoir été invité, cette nuit-là, à partager exceptionnellement un secret venu du lointain des âges.

Robert de Laroche Transcription d’un rêve (1984)